Episode 13 : Expéditions Grands Blancs avec Alessandro

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A la rencontre des Grands Requins Blancs

Alessandro De Maddalena, chercheur expert des requins, spécialiste des Grands Requins Blancs, organise des expéditions en Afrique du Sud et en Australie depuis plus de 10 ans pour transmettre sa passion pour cet animal préhistorique.

Il nous parle, dans cet épisode, de la présence des grands requins blancs dans le monde, de la difficulté de choisir un bon opérateur, des spécificités des expéditions organisées en Afrique du Sud et en Australie et des menaces qui pèsent sur cet animal majestueux.

Exceptionnellement, pour ceux que le sujet passionnerait et qui voudraient en savoir plus, j’ai retranscrit par écrit, ci-dessous, l’intégralité de la conversation sur laquelle je me suis basée pour réaliser cet épisode du podcast. Il y a donc des questions et des passages bonus dans cette retranscription, que j’ai dû couper pour l’épisode, de manière à ce qu’il rentre dans le format 30-40 minutes.

Références de l’épisode :

 

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Retranscription de l’interview avec Alessandro de Maddalena le 6 octobre 2020

Kristel : Bonjour Alessandro.

Alessandro : Bonjour. Merci de l’invitation.

Kristel : Je vous remercie d’avoir accepté mon invitation. Je suis honorée de pouvoir faire cette interview avec vous. Est-ce que vous pourriez commencer par vous présenter ?

Alessandro : Oui, avec plaisir. Je suis un expert des requins. Je suis un chercheur, j’écris aussi des livres, je suis illustrateur, encore une fois sur les requins et photographe naturaliste en général, et plus spécifiquement sur les requins. Et je conduis des expéditions pour étudier les requins dans leur environnement. Je suis docteur en sciences naturelles, j’ai complété mes études à l’université de Milan, avec une étude sur la présence des grands requins blancs dans la Méditerranée, et ces recherches je les ai continuées après mes études universitaires pendant plus de 20 ans et c’est devenu la partie la plus importante de mon travail, de ma vie. Et puis j’ai aussi commencé à faire des expéditions en Afrique du Sud, en Australie, pour observer les grands requins blancs, en donnant des cours sur la biologie des grands blancs et finalement aussi des expéditions en Norvège pour observer les orques, avec Pierre Robert de Latour, que vous connaissez déjà.

Kristel : Et pourquoi avez-vous choisi d’étudier le grand requin blanc en particulier ?

Alessandro : Car on peut dire que c’est un rêve d’enfant, comme je dis toujours, ou plutôt une sorte de maladie que j’ai attrapé quand j’étais petit car, quand j’avais environ 8 ans, j’ai vu un documentaire sur les grands blancs. A cette époque-là, dans les années 70, ce n’était pas normal, c’était pas commun de voir des documentaires sur les grands blancs. Il s’agissait du documentaire réalisé par le documentariste Bruno Vailati, un très bon documentariste italien, qui avait tourné ce documentaire en travaillant partout dans le monde et en collaborant avec des experts des requins internationaux, notamment en Australie, Rodney Fox et Ron Taylor. J’ai vu ce documentaire, à l’époque, j’étais enfant et j’étais passionné de dinosaures, et je me suis dit que je voulais dédier ma vie à étudier cet animal préhistorique. Car le requin, le requin blanc en particulier, c’est vraiment un animal préhistorique, on pourrait dire que c’est un fossile vivant. Mais à la différence des animaux préhistoriques comme les dinosaures, le requin blanc est encore vivant. Et cette image, cette dimension très ancienne, m’a fasciné et m’a convaincu que je voulais passer ma vie à étudier, à faire de la recherche sur le grand requin blanc. Et c’est ce que j’ai fait, je n’ai jamais arrêté, la passion n’a jamais disparu et mon travail a toujours été centré sur les requins blancs tout particulièrement, mais aussi sur pleins d’autres espèces de requins.

Kristel : Et donc là, en ce moment, vous êtes en Afrique du Sud. Pourquoi est-ce que vous avez choisi l’Afrique du Sud pour mener vos recherches ?

Alessandro : J’ai choisi l’Afrique du Sud car lorsque j’ai commencé à faire les expéditions avec cours de biologie sur les requins, je n’étais pas très intéressé par la plongée en cage, tous ces trucs-là me semblaient très touristiques. Alors j’ai cherché tout simplement l’occasion de pouvoir donner des cours sur la biologie de cet animal. Mais le problème était que les universités européennes n’étaient pas très intéressées par ce sujet-là. Pourquoi ? C’est impossible à comprendre… Alors j’ai pensé, vu que j’avais reçu des mails, des demandes de gens qui me demandaient si c’était possible de venir en mer avec moi explorer des requins… Bien sûr en Méditerranée c’est très difficile… Mais j’ai pensé que je pourrais faire quelque chose comme ça en Afrique du Sud, où les grands blancs sont encore abondants, il y en a encore un bon nombre… Bon je suis en train de parler d’il y a 10 ans. A cette époque-là, l’Afrique du Sud c’était l’endroit du monde où il était possible de sortir en mer, à la bonne période, c’est-à-dire, 6 mois de l’année, et vous étiez sûrs de voir des requins blancs, de les voir bien, en bon nombre, et aussi très très proche de la côte, car il s’agit seulement de 20 minutes de navigation. C’est incroyable. Très facile pour tout le monde, et l’occasion de donner des cours de biologie des requins, en travaillant avec un expert des requins, que j’estime beaucoup, Chris Fallows. Avec Chris Fallows, j’ai eu l’occasion de faire ça, pas seulement un truc pour les touristes, mais aussi un truc pour les étudiants universitaires, les photographes sous-marins, tous les gens qui sont intéressés sérieusement par les requins et par apprendre sur ces animaux. Pour une semaine, vous comprenez que ce n’est pas quelque chose pour les touristes moyens. La chose a marché si bien que j’ai décidé tout de suite que ça serait une partie fondamentale de ma vie future, pas seulement une occasion comme j’avais pensé au début. Car j’avoue que Chris Fallows travaillait très bien avec les animaux, en ayant toujours en tête, comme priorité, le respect pour l’animal, et pas le sensationnalisme, l’idée de donner aux gens l’image de l’animal terrible, mangeur d’hommes, que je déteste tellement. Alors je peux dire que le fait de choisir l’Afrique du Sud a été influencé par le fait qu’il y avait Chris Fallows et que je voulais travailler avec Chris. Puis j’ai étendu mon travail aussi à l’Australie. Car en Australie, il y a le premier opérateur au monde, c’est l’opérateur qui avait tourné avec Bruno Vailati le documentaire dont je vous ai parlé, que j’ai regardé quand j’étais enfant. Maintenant je travaille avec la personne qui a réalisé ce documentaire, en Australie. Enfin, j’ai 50 ans, je travaille avec son fils plutôt qu’avec lui car Rodney Fox maintenant est âgé, mais son fils, Andrew Fox, fait tout bien comme son père, et encore mieux car les temps ont changé, on en connait plus sur les animaux, on est plus attentif à la conservation, au respect des animaux. C’est la situation idéale.

Kristel : Donc vous évoquez l’Australie, est-ce qu’il y a d’autres endroits où l’on peut voir des grands requins blancs ?

Alessandro : Oui bien sûr, il y en a plusieurs. Le problème, c’est que, quand nous voulons faire ce genre d’expéditions, il faut choisir des endroits où il y a des grands requins blancs mais il y a aussi des opérateurs qui travaillent et il y a une situation favorable aussi avec les lois locales, pour pouvoir faire ces activités. Par exemple, tout le monde a vu ces images de ces gens qui nagent avec les grands blancs sans cage. Ça c’est interdit, on ne peut pas le faire. La chose prioritaire est de respecter les animaux, la deuxième chose, c’est de travailler en respectant la loi locale. Alors bien sûr, il faut trouver des endroits où il y a plutôt une bonne abondance de requins blancs, mais aussi que les opérateurs qui travaillent là-bas respectent la loi locale. Alors il n’y a pas beaucoup d’endroits où il y a des activités de ce genre.

Aussi le grand blanc, en réalité, est présent dans le monde entier, on le trouve dans les eaux tropicales, mais aussi dans les eaux très froides, par exemple en Alaska. Mais bien sûr nous ne pouvons pas faire d’expéditions comme ça en Méditerranée, car il y a des grands blancs, mais ils ne sont pas présents en nombre suffisant à notre époque. Au 19ème siècle, bien sûr, il y avait une population de grands blancs sur les côtes italiennes, françaises, croates, d’une taille suffisante pour faire ces expéditions. Mais c’était il y a 1 siècle. Aujourd’hui, ce serait impossible. Il faut aller dans d’autres endroits. Par exemple, en Californie, il y a un grand nombre de requins blancs, encore aujourd’hui, mais la visibilité sous-marine est très très mauvaise. Donc ce n’est pas le meilleur endroit… Il y a un opérateur qui fait ces trucs là mais, bien sûr je ne conseille à personne de plonger dans des endroits où il n’y a pas de visibilité. Ici en Afrique du Sud, la visibilité est tout le temps mauvaise, parfois très mauvaise, mais j’ai choisi de travailler à False Bay, car c’est l’endroit où la visibilité moyenne est la meilleure, c’est-à-dire environ 5 mètres. Il y a d’autres endroits, comme par exemple au Mexique, à Guadalupe, où il y a une très très bonne visibilité, il y a plusieurs opérateurs qui travaillent là-bas. Mais pour le moment je ne travaille pas à Guadalupe car il y a le problème aussi de trouver des opérateurs qui travaillent de la manière que j’ai dite…. Comme je dis ma priorité est le respect des animaux. Certains jettent des trucs, ou les requins peuvent être blessés, ou ils peuvent donner aux gens des idées fausses sur la dangerosité de cet animal. Pour vous donner un exemple très simple, la cage… Tout le monde a vu ces images terribles où le requin reste coincé dans la cage. C’est facile à comprendre, mais pas pour tout le monde apparemment… La cage doit être construite de façon à ce que le requin ne puisse pas rentrer dans la cage, ni mettre la tête, ni rester coincé car le requin n’est pas capable de nager en arrière. Alors s’il met la tête dans la cage, peut-être qu’il ne pourra pas sortir, peut-être qu’il va mourir comme ça. C’est ce qui s’est passé à Guadalupe. Ce n’est pas normal, car si tout est fait correctement, et la cage ce n’est qu’un exemple, alors il n’y a pas d’accidents. Alors les opérateurs que je choisi en Afrique du Sud, en Australie, ce sont des opérateurs qui n’ont jamais eu de problème. Et en particulier, Chris Fallows travaille ici à False Bay, depuis plus de 20 ans maintenant, tandis que Rodney Fox a commencé au début des années 70. Il a été le premier opérateur dans le monde, alors il a beaucoup beaucoup d’expérience. C’est très très important ça pour moi. Alors je choisis les endroits en fonction de la présence d’opérateurs en qui je peux avoir confiance.

Kristel : Et ces pratiques irrespectueuses, vous en entendez souvent parler ? Il y en a beaucoup ?

Alessandro : Disons qu’en général il y a beaucoup de problèmes. Je pense que dans tous les endroits, dans tous les environnements, on trouve beaucoup de choses qui marchent bien, et beaucoup de choses qui ne marchent pas très bien. Alors parfois j’ai des questions de potentiels clients, des gens qui veulent participer à nos expéditions, qui me demandent : « Ecoutez, je veux participer, mais je veux y aller sans cage ». Ok, je vous explique, ce n’est pas possible, c’est contre la loi, c’est interdit, en Afrique du Sud, en Australie, au Mexique. Mais parfois ça arrive que les gens insistent et même disent qu’ils sont prêts à payer davantage. Le problème c’est que partout dans le monde où il y a des gens qui demandent quelque chose et qui sont prêts à payer pour ça, il y aura toujours des gens qui vont leur donner ce qu’ils veulent. Moi j’ai refusé, je ne fais pas ça, ce n’est pas professionnel, et puis je veux vous emmener voir les requins, pas jouer à la roulette russe, risquer sa vie. Tu comprends que lorsque nous sortons avec les orques, avec Pierre Robert de Latour, c’est simple. Il y a le potentiel dangereux bien sûr, il est très grand, prédateur, il mange tout, mais en effet, il n’y a pas un seul cas dans toute l’histoire de l’humanité, dans la nature, pas en captivité, où l’orque a attaqué ou tué un être humain. Ce n’est jamais arrivé. Alors c’est normal, on peut entrer dans l’eau avec les orques, et emmener des gens avec soi. Mais je ne peux pas faire ça avec les grands blancs. Je le fais avec d’autres espèces de requins, quelques fois aussi avec des requins dangereux, ou potentiellement dangereux, comme les makos par exemple. Pas avec des clients qui n’ont pas d’expérience en plongée, qui ne sont pas experts. Mais s’il y a des gens qui sont experts, qui me demandent s’il y a la possibilité de plonger avec les makos sans la cage. Bien, alors on peut aussi peut-être en parler avec Chris Fallows, qui est celui qui prend la décision finale. Mais bien sûr, cela ne sera possible que s’il y a les conditions. Ça veut dire s’il y a une mer calme, qu’il n’y a pas trop de requins dans l’eau, si les requins ne sont pas trop nerveux ce jour-là, si le plongeur est vraiment professionnel… Si tout est optimal, on peut y aller. Mais je dirai toujours à ces personnes-là qu’il y a toujours un risque, car si le mako décide de mordre, il va mordre, et rien ne va l’arrêter. Ça, ce n’est pas pour exagérer la dangerosité de la situation, mais c’est pour leur dire la vérité, car tu dois toujours être honnête avec les gens que tu conduis dans l’eau. Car il y a eu des accidents aussi avec les requins makos. Certains opérateurs vont dire à tout le monde, que ce n’est pas dangereux, si tu fais ce que je te dis, tout ira bien. Mais ce n’est pas vrai, ils n’ont pas le contrôle absolu. Ce sont des animaux sauvages, c’est pour ça que nous les aimons. Et puis ça c’est ce qui concerne la sécurité des gens, mais il y a toujours la sécurité aussi des requins. Tu vois toujours des trucs particuliers. Il y a des gens qui demandent : « Est-ce que vous pouvez faire en sorte que le requin frotte la cage, ou morde la cage » Et je leur dis, mais non, ça c’est ce que nous voulons empêcher. Mais tu sais qu’il y a d’autres opérateurs qui font ça régulièrement, et exprès. Alors bien sûr il y a des visions très différentes. Il y a les opérateurs qui veulent que les clients soient contents, excités, qu’ils prennent des photos, ils vont faire de la pub sur ce genre d’interactions. Il y a d’autres opérateurs, comme moi, qui s’en fichent de ces choses-là et qui veulent simplement emmener les gens voir ces animaux, les apprécier, voir leur beauté, mais en sécurité d’abord pour les animaux, puis pour les gens.

Kristel : Est-ce que vous avez un conseil pour des gens qui voudraient aller voir les requins blancs. Comment peut-on être sûr que l’opérateur qu’ils choisissent est respectueux ? C’est compliqué, non ?

Alessandro : C’est une très bonne question, car en effet, si je prends ma situation en exemple… quand j’étais jeune, j’étais déjà un expert des requins, j’ai dédié ma vie à cela, j’ai étudié des livres, des rapports scientifiques, j’ai passé ma vie entière à faire ça, mais j’ai appris à faire la différence entre les différents opérateurs, seulement lorsque j’ai commencé à travailler dans cet environnement-là. Alors je comprends bien que pour les touristes, les gens qui ne savent rien ou presque rien sur les requins, ou de simples passionnés, c’est souvent impossible de comprendre quel est le bon opérateur ou celui qui n’est pas éthique, c’est impossible dans beaucoup de cas. Mais il faut aussi dire que maintenant, avec toutes ces vidéos, toutes ces informations à disposition, tu trouves tout. C’est-à-dire que tu trouves des choses justes mais aussi le contraire. Et il y a aussi trop d’informations. Je sais que les gens n’ont pas la patience, mais aussi le temps d’analyser toutes ces choses-là. Et puis la source. Comment tu fais pour savoir si une source est fiable ou pas ? C’est difficile. En tout cas, nous savons qu’il y a des opérateurs qui ont eu des accidents terribles, et je suggère à tout le monde de faire une petite recherche sur YouTube, Facebook, et quand vous trouvez des opérateurs qui ont eu des accidents avec des requins blessés, morts… vous n’allez pas avec ces opérateurs-là.

Une autre chose, si vous trouvez qu’il y a des opérateurs qui dans le passé, on fait de la pub en montrant qu’ils utilisaient des requins comme appât ou aussi comme chum, car pour attirer les requins, ce ne sont pas des dauphins, ce ne sont pas des orques, ils n’ont pas besoin de venir à la surface pour respirer, ce sont des poissons. Alors pour voir les requins, tu as toujours besoin d’un petit peu de chum, d’un petit peu d’appât. Mais ce n’est pas pour nourrir les requins. Donc tu dois avoir un petit appât et regarder ce qui se passe. Le requin va arriver, et si tu as de la chance il va rester un petit peu. Parfois il arrive puis il s’en va. Mais si vous voyez que des opérateurs utilisent ou ont utilisé dans le passé, des requins comme appât, ou comme chum, ce n’est pas un bon opérateur. Peut-être que maintenant, il a arrêté de faire ça, ou peut-être simplement de manière visible. Car tu comprends, un requin comme appât, tout le monde va le voir. Tu vas mettre un requin dans l’eau pour attirer les requins blancs. Ça marche bien sûr car les requins blancs mangent les autres requins. Mais ce n’est pas éthique, c’est pas une vision conservationniste d’utiliser les requins comme appât, car tu sais que non seulement le requin blanc n’est pas la seule espèce de requins en danger d’extinction, mais aussi les opérateurs vont demander aux pêcheurs « écoute, tous les jours, j’ai besoin de requins pour faire des appâts », ils vont menacer la population locale de requins. C’est ce qui s’est passé en Afrique du Sud. Maintenant, personne n’utilise plus les requins comme appâts, mais il y a encore des opérateurs, très peu heureusement, car maintenant les gens parlent, certains utilisent encore les requins dans les chums. Les chums, habituellement c’est dans un bidon, un sac. Personne ne va voir ce qu’il y a dedans exactement. Il y a du sang de poisson, du gras de poisson. Si tu mets dedans du foie de requin, qui marche très bien, personne ne va le voir. Si tu connais bien les requins, peut-être tu vas reconnaître l’odeur, mais bien sûr peu de personnes en sont capables. Ça marche très bien, mais encore une fois tu pousses les pêcheurs locaux à tuer des requins. Ce n’est donc pas bien, ce n’est pas éthique. Mais certains opérateurs le font car ça marche très bien, le requin blanc, régulièrement va sur ces bateaux-là, et tu vois aussi que c’est de la concurrence déloyale envers les autres opérateurs qui n’utilisent pas de requins comme chum. Encore une chose qui n’est pas éthique, c’est cette concurrence déloyale envers les opérateurs qui travaillent bien, d’une façon éthique.

Une autre chose très importante que je veux dire, c’est le fait de pousser les requins à mordre ou frotter la cage violemment. J’ai été dans la cage des centaines de fois. Ce n’est arrivé que deux fois que les requins mordent la cage pendant que j’étais dedans. Comment c’est possible. Tu regardes les documentaires, et tu vois que systématiquement les requins mordent la cage. En effet les requins ont des organes, d’électro-réception, qui s’appellent les ampoules de Lorenzini, sur le museau, qui leur permettent de savoir s’il y a une proie très proche quand il n’y a pas de lumière, ou quand elle se cache dans le sable, ou qui leur permettent de s’orienter, car ils sentent le champ électromagnétique de la Terre. Mais s’il y a des objets métalliques dans l’eau, ça va générer des courants galvaniques, de très faibles courants électriques, le requin va s’apercevoir de ça et explorer tous les trucs en métal, les moteurs du bateau, la cage, les appareils photos. C’est pour ça que parfois, il va mordre la cage. Mais plus que mordre, il va explorer, tout simplement, car il n’a pas de main. Mais, le requin blanc, en particulier, c’est une espèce qui ne le fait pas beaucoup. Le requin peau bleue, par exemple, le fait bien plus. Dans les documentaires, tu vois que le requin blanc fait ça tout le temps. Pour quelle raison ? Car les documentaires, ils font des tournages qui peuvent durer des semaines, puis ils compactent tout en 50 minutes de documentaire. Ils prennent seulement les moments les plus dramatiques. Et souvent, les documentaires vont montrer que le requin mord la cage car ils vont mettre l’appât très proche de la cage. Tu ne fais jamais ça exprès. Car tu ne veux pas que le requin frotte ou morde la cage. Il peut se blesser. Il est gros, il est très lourd, il va très vite… C’est dangereux pour l’animal. Quand tu vois des opérateurs qui vont mettre systématiquement l’appât très près de la cage, ce n’est pas un bon opérateur. Ça peut arriver, par erreur de la personne qui va lancer l’appât. Quelque fois, le requin va attraper la cage, à cause de l’erreur humaine. C’est possible, mais tu vois très bien la différence entre des opérateurs qui font attention que cela ne se passe pas, et des opérateurs qui font toujours exprès que le requin morde la cage. Bien sûr, les gens, les touristes ne vont pas comprendre. Le requin est gros, grand, il s’en fiche d’un bleu. Ce n’est pas comme ça. J’ai vu beaucoup de requins avec des blessures sur le museau. Nous ne faisons pas ça. Mais il y a des opérateurs qui font ça, et ces opérateurs vont donner une mauvaise réputation, aussi à ceux qui travaillent bien, comme dans tous les secteurs.

Kristel : Une petite précision. Vous avez parlé des chums. Pour qu’on comprenne bien, ce sont des sacs qui sont remplis de poissons pour transmettre une odeur dans l’eau, c’est ça ?

Alessandro : Les chums ce sont des restes de poissons, des morceaux de poissons, du sang de poissons, de la graisse de poissons. C’est tout simplement pour générer un sillon, de façon à ce que le requin trouve le bateau. Il va s’apercevoir de l’odeur et il va trouver le bateau car tu as fait une route pour guider le requin au bateau. C’est à ça que sert le chum. Mais beaucoup d’opérateurs vont utiliser une grande quantité de chum. Ça n’a pas de sens pour moi, car normalement, nous allons voir le requin blanc dans des endroits qui sont comme des « restaurants » pour les grands blancs, des endroits où il y a des colonies d’otaries. Car les requins blancs adorent les otaries. Nous allons là car il y a déjà un appât naturel. Donc tu n’as pas besoin d’utiliser beaucoup de chum. Une petite quantité suffit. En Afrique du Sud, sur notre bateau, ce que nous faisons, c’est que nous prenons la caisse de l’appât, et nous lavons les poissons qui sont l’appât avec l’eau de mer. Et l’eau avec laquelle nous lavons l’appât, nous la rejetons dans la mer, et ça c’est notre chum. Ce n’est pas un véritable chum que nous utilisons en Afrique du Sud. Mais bien sûr il y a d’autres opérateurs, en Afrique du Sud et ailleurs qui vont utiliser beaucoup de chum car ils pensent que plus ils en utilisent, plus vite le requin va arriver. Mais ça ne marche pas comme ça. L’autre chose, c’est qu’il y a besoin d’un petit appât. Car lorsque le requin arrive, parce qu’il a suivi le chum, il trouve le bateau, mais à ce moment-là, s’il ne voit rien, il va repartir tout de suite. Alors le travail du chum c’est de conduire le requin au bateau, et le travail de l’appât, c’est de garder le requin un petit peu autour du bateau de manière que tout le monde puisse l’observer. Ce n’est pas, je le répète, pour nourrir le requin. Je ne suis pas d’accord avec le nourrissage des requins, le Shark feeding. La raison pour laquelle nous aimons les requins, c’est que ce sont des animaux sauvages, surtout le grand blanc, un animal qui n’a jamais été gardé en captivité sur de longues, très longues périodes. Il y a eu beaucoup de tentatives, mais seulement l’aquarium de Monterey Bay, en Californie, a réussi à le garder en captivité sur une période un peu plus longue, mais à chaque fois, ils ont dû libérer les requins car ils étaient en train de mourir ou sont morts en captivité. C’est donc un véritable animal sauvage. Et je l’aime pour ça. En général, nous aimons les animaux sauvages car ils sont sauvages. Car pour les animaux domestiques, nous avons les « pets », non ? Nous avons les chiens, les chats, les vaches, etc, … Mais les animaux sauvages doivent rester sauvages. Donc il est fondamental quand tu travailles avec les animaux sauvages qu’ils restent sauvages. Ca veut dire que tu ne vas pas leur donner à manger, car sinon que se passe-t-il ? Certains disent qu’il ne faut pas donner à manger aux requins car sinon ils vont associer l’idée de manger avec la présence humaine. Alors ils deviennent plus dangereux, il y aura plus d’attaques. C’est une bêtise qui a été répétée pendant 50 ans par des gens qui ne travaillent pas sur ces animaux. En effet, il n’y a pas un seul cas où nous avons vu que dans un endroit donné, le fait de nourrir les requins, a fait augmenter le nombre d’attaques sur les êtres humains. Ça ne s’est jamais passé. Nous avons maintenant la preuve que c’est une bêtise. Le mal que l’on fait en donnant à manger aux requins ce n’est pas ça. C’est que nous voulons qu’ils restent sauvages, qu’ils aillent chasser leur proie par eux-mêmes comme ils ont toujours fait. Si je donne à manger à un animal sauvage tous les jours et en quantité suffisante, ce requin pourrait perdre l’envie de chasser. Ce n’est pas bon, je suis en train de modifier son comportement de prédateur naturel. Ce n’est pas éthique. Nous utilisons donc un appât, mais il est important premièrement que l’équipage soit très bon, soit expert et fasse tout ce qu’il peut pour que le requin ne mange pas l’appât. La deuxième chose, c’est que l’appât doit être petit, avec peu de chair, de viande. Par exemple, on peut utiliser des têtes de poissons, ça ne va pas beaucoup nourrir le requin si jamais il arrive à le prendre. Bien sûr, dans tous les cas, on fait tout ce qu’on peut pour qu’il ne l’attrape pas. Mais le requin blanc est très rapide, très intelligent. Il y a des requins qui viennent près du bateau simplement pour jouer. Il y en a d’autres qui viennent pour regarder ce qui se passe et s’en vont, d’autres ne vont même pas s’arrêter, ils s’en fichent complètement. Et enfin, d’autres requins blancs viennent pour prendre l’appât. Ils font tout ce qui est possible et s’ils trouvent une tactique pour le prendre, ils vont la répéter 1, 2, 3 fois, jusqu’à ce que l’équipage trouve une idée pour changer cette situation. Les requins sont très intelligents, ils vont observer, apprendre, modifier leur comportement sur la base de ce qu’ils vont apprendre. Alors tu sais que parfois ils vont réussir à prendre l’appât. C’est pour ça, je le répète, que l’appât doit être très petit, et pas capable de satisfaire la faim du requin.

Kristel : Comment se passe vos observations, vos études ? Vous allez dans cette baie. Est-ce qu’il y a des moments de la journée, des moments de l’année, plus propices pour observer les requins blancs ?

Alessandro : Ça dépend de l’endroit. En Afrique du Sud, il y a des moments dans la journée, où les requins sont plus actifs, d’autres moments, ils sont plus tranquilles. Et bien sûr, ça dépend aussi des moments de l’année. J’étais en train de dire qu’il y a 10 ans, il y avait environ 6 mois dans l’année, pendant lesquels on pouvait être sûrs de voir des requins blancs, et ce en grand nombre, c’est-à-dire entre 2 et 12 spécimens par jour. Maintenant, la situation a beaucoup changé. Ces 6 mois, pendant lesquels 3 mois étaient vraiment très propices… Ces 6 mois sont devenus 2 mois. Tu comprends que maintenant, voir les requins blancs, c’est devenu beaucoup plus difficile. De plus, pendant ces 2 mois, tu ne peux pas t’attendre à voir 2 à 12 requins par jours. Tu seras content si tu vois entre 1 et 4 requins blancs. Moi je suis content si je vois un grand requin blanc ne serait-ce que quelques minutes car je sais qu’il est aussi possible de n’en voir aucun. La situation est de pire en pire chaque année. La cause, c’est la pêche, les êtres humains.

En Afrique du Sud, ce que nous faisons, c’est que nous sortons très tôt le matin, car le matin, vous pouvez avoir la chance de voir les requins blancs qui chassent les otaries. Car bien sûr, ils pourraient chasser les otaries toute la journée, mais le pic, les moments où les attaques sont les plus fréquentes, c’est le matin, très proche de l’aube, entre 20 et 40 minutes après le lever du soleil. Nous avons observé jusqu’à 30 prédations par jour, mais ça ce sont des situations incroyables. Si tu arrives à voir entre 5 et 10 prédations, ce sera une bonne journée, et ce en 30 minutes environ. Après avoir regardé la prédation des requins blancs sur les otaries à l’aube, sur le même site, nous allons jeter l’ancre et nous allons attendre en attirant les requins avec le chum, l’appât. Cette période d’attente peut durer 2 minutes, parfois 4 heures, des fois le requin ne vient pas du tout, mais normalement, dans la demi-heure, le requin arrive. Pendant ce temps, nous allons expliquer aux gens comment utiliser la combinaison de plongée, etc… C’est très facile, tout le monde peut le faire, car en Afrique du Sud, nous n’allons pas utiliser de détendeur, il n’est pas nécessaire d’avoir un niveau de plongée bouteille. Tout simplement, tu vas dans la cage, qui est accrochée au bateau et qui reste à la surface, et tu attends, avec ton masque, que l’équipage te dise que le requin arrive, à droite, à gauche, sous la cage… Tu mets ta tête dans l’eau, tu regardes, puis tu relèves la tête pour respirer. Tu n’as que le masque, c’est très facile, tout le monde peut le faire. Parfois la mer bouge, si ça bouge trop, nous ne mettons pas les gens dans la cage car ça peut être dangereux. Dans ce cas nous pouvons observer depuis le bateau, à la surface. Il faut dire que les requins, en Afrique du Sud, sont très actifs à la surface, et on peut faire de très belles photos. Et puis nous revenons pour le déjeuner, vers 12h, 12h30, au port, et nous donnons des cours de biologie des requins l’après-midi. En temps normal, je donne des cours chaque jour, pendant une semaine, en 3 langues : en français, en italien et en anglais. Il y a souvent de nombreuses nationalités différentes, ce qui est très bien car les gens peuvent échanger leurs impressions, etc… Parfois, ça arrive que le temps soit trop mauvais pour sortir en mer. Mais la région est magnifique, donc on fait un petit safari dans la réserve naturelle qui est seulement à 15 minutes de voitures. False Bay c’est à 50 minutes du Cap. Maintenant qu’il y a moins de requins, les expéditions se déroulent sur 3 sites différents et non plus seulement à False Bay.

En Australie, c’est différent, nous sommes près de Port Lincoln, à seulement une demi-heure de vol d’Adélaïde. Nous prenons le bateau à Port Lincoln, l’expédition va durer 4-5 jours, pas 7 jours comme en Afrique du Sud. Mais la différence, c’est qu’en Afrique du Sud, nous partons en mer le matin et nous passons l’après-midi sur terre. En Australie, nous restons tout le temps sur le bateau, c’est une véritable croisière. Nous partons de Port Lincoln, nous allons aux îles Neptunes, c’est là qu’est le site. Il faut environ 4h30 de navigation pour arriver aux îles Neptunes si la mer est calme, sinon ça peut être 7h. Mais quand nous sommes aux îles Neptunes, nous trouvons assez facilement un endroit calme et c’est là que nous allons faire la plongée dans la cage, pendant plusieurs heures par jour. Bien sûr, pour beaucoup de monde, c’est beaucoup. C’est plus intense, et en plus je dois trouver le temps de donner le cours en 3 langues. C’est très fatigant, mais j’adore. Les gens au début demandent : « combien de temps je peux rester dans la cage? » Je leur réponds que beaucoup de monde veut plonger, donc il faut partager le temps. Mais tu sais après quelques jours, les gens sont fatigués, et il y a de plus en plus de gens qui disent, « aujourd’hui je reste sur le bateau ». Alors du coup tu peux rester plusieurs heures dans la cage et certains jours, je suis resté 5h dans la cage. C’est magnifique. Ce qui est spécial en Australie, ce n’est pas seulement que cet opérateur, c’est celui qui a inventé la plongée avec le requin blanc, et qui a cette très grande expérience. C’est aussi qu’il y a la cage de surface comme en Afrique du Sud, mais il y a aussi la cage qui descend jusqu’au fond, environ 15-18 m, parfois jusqu’à 25 m. Mais c’est une plongée très simple, c’est comme prendre l’ascenseur, tu restes debout dans la cage, tu ne bouges pas, tu compenses, la cage descend et tu observes les requins. Tu peux le faire si tu as un niveau de plongée bouteille comme l’Open Water. C’est très très facile en vérité. Mais tu as les deux possibilités : plongée surface pour tout le monde, aussi pour ceux qui n’ont pas de niveau de plongée bouteille, tandis que la cage qui descend sur le fond, c’est seulement pour ceux qui ont un niveau de plongée. La situation est très différente, car souvent le requin ne va pas monter à la surface, car il n’a pas d’intérêt à le faire, alors il reste au fond. L’autre chose aussi, c’est qu’en Australie la cage de surface a un détendeur, que tu peux l’utiliser sans niveau de plongée bouteille car la cage surface reste en surface. Mais c’est pratique car tu n’as pas besoin de sortir à chaque fois la tête de l’eau pour respirer, tu peux rester dans l’eau et respirer tranquillement sur le détendeur. L’eau est bleue, la visibilité est d’environ 25 mètres, c’est magnifique, bleu. Les requins en Australie sont souvent plus grands qu’en Afrique du Sud. C’est très très beau.

Kristel : Et ces deux mois de l’année, pendant lesquels vous dites que l’on peut voir les requins blancs en Afrique du Sud, c’est quels mois?

Alessandro : Avant, d’avril jusqu’à septembre c’était la bonne période. J’aimais faire des expéditions en Juin, Août, début septembre… c’est ce que j’ai fait pendant 10 ans. Maintenant, j’ai changé, car comme j’ai dit, la période est beaucoup plus courte. Juin et Juillet ce sont les meilleurs mois. Tandis qu’en Australie, la période pour voir les requins blancs est encore assez longue, mais ce qui a changé c’est la périodicité. C’est-à-dire que par exemple, en Australie, la meilleure période, ça a toujours été juin, juillet, août. Maintenant, c’est devenu une période très difficile. Maintenant, la meilleure période c’est avril et c’est donc au mois d’avril que nous faisons les expéditions. Personne ne sait pourquoi ce changement. Il y a des hypothèses… Il faut dire qu’en 10 ans d’expéditions avec les grands blancs, en Australie, j’ai eu seulement une expédition pendant laquelle nous n’avons pas vu de requins blancs. Ce qui est très bien, c’est grâce à l’opérateur qui a beaucoup d’expérience. Mais je pense que dans le futur, ça deviendra malheureusement plus commun. Je ne sais pas jusqu’à quand on sera encore capable de faire ces expéditions car la situation est en train de se dégrader, et ce très très rapidement.

Kristel : C’est lié aussi à la pêche ?

Alessandro : Oui, le problème, c’est que la pêche a lieu partout. Egalement dans les pays où le requin blanc est une espèce protégée, comme en Afrique du Sud et en Australie. Tu comprends que lorsque tu vas tuer un requin blanc, ou d’une autre espèce, par erreur, une fois qu’il est mort, il est mort. Même s’il est protégé. Un gros problème c’est la pêche de thons et d’espadons, car les requins peuvent représenter jusqu’à 90% du total des captures, différentes espèces de requins. Ces erreurs, qu’on appelle des prises accessoires, ou prises accidentelles, touchent beaucoup les requins bleus, les requins mako, et aussi d’autres espèces comme les longimanus, les requins cuivre. Bien sûr, dans le nombre de requins capturés, il y a aussi des grands blancs, surtout des petits spécimens. Il y a un problème d’identification des espèces. Quand le requin blanc est jeune, il mange du poisson, et non des otaries ou des mammifères marins. C’est normal qu’il soit pris dans les filets. Mais souvent, les pêcheurs, ou les vétérinaires qui travaillent sur le marché de poissons, ne sont pas capables de reconnaître un jeune grand blanc, de l’identifier, en ne connaissant pas bien les différences avec un mako ou d’autres espèces. En tout cas j’ai vu, en travaillant dans ces environnements, que les erreurs d’identification sont très communes. Mais en fin de compte, même si l’espèce est bien identifiée, une fois qu’il est mort, il est mort.

A cela, il faut aussi ajouter la pêche illégale, c’est-à-dire où une espèce est protégée dans un pays, mais que des pêcheurs vont pêcher exprès cette espèce. Pour le grand blanc cela se passe aussi car c’est un requin de grande taille, et bien sûr les dents, les mâchoires sont très appréciées par les collectionneurs. Les prix vont être très hauts sur le marché. Il y a toujours des gens qui me demandent si l’on peut acheter des dents, des mâchoires de requin blanc. Je dis toujours non. Ce n’est pas possible, c’est illégal, c’est une espèce protégée. Souvent les gens disent qu’ils ne sont pas au courant de ça, et sinon il y a ceux qui le savent mais qui veulent tout de même acheter et ça crée un marché. Beaucoup de requins qui sont tués pour les dents sont tués à Madagascar. Les pêcheurs locaux, ne sont pas intéressés par le commerce de la viande de requin blanc, mais ils vont vendre les mâchoires à des exportateurs européens. Il y a des gens en Italie, en France, qui font ça régulièrement. Maintenant, qu’il y a davantage de restrictions dans la communauté européenne, c’est devenu plus difficile. Mais je suis sûr que ça continue à se passer. On en trouve aussi encore aujourd’hui sur des réseaux sociaux, sur des sites, j’ai vu aussi sur Amazon par exemple. Pour quelle raison c’est encore vendu quand nous savons que c’est illégal ? Tant qu’il y aura des gens qui voudront acheter, il y aura un marché. Mais le problème énorme, c’est encore le problème des prises accessoires dans les filets de thons, d’espadons. Je pense que la solution aujourd’hui c’est d’arrêter la pêche dans le monde entier pendant 10 ans, de manière à laisser le temps à l’écosystème de se restaurer. Et puis il devrait y avoir des restrictions sur la pêche bien plus grandes. Mais tu comprends, ça va contre le profit, l’intérêt de trop de monde.

Kristel : Est-ce que, à part l’homme, le requin blanc a des prédateurs ?

Alessandro : Bien sûr, on a récemment beaucoup parlé de la prédation des orques sur les grands requins blancs. Ça a été exagéré par les médias, car tu sais, ils aiment le sensationnalisme, les monstres qui vont faire un combat, qui est le plus fort… c’est ridicule. Les orques en général, ont des régimes alimentaires différents selon les populations. Certaines populations sont capables davantage d’adapter leur régime, de changer d’alimentation, d’autres sont plus restreints dans leur choix. Mais nous savons, pour sûr, qu’il y a peu de populations d’orques, dans le monde entier, qui sont spécialisées dans la chasse de poissons cartilagineux. Ça veut dire les requins et les raies. Ils font ça de manière méthodique, mais il s’agit d’une toute petite partie du total des populations d’orques, alors ce n’est pas vraiment un grand problème pour les requins. C’est normal, ça fait partie de la sélection naturelle. En temps normal, les orques vont chasser en groupe et chasser surtout les requins de petite taille, c’est-à-dire des requins d’un mètre, un mètre et demi. Nous avons vu des orques manger des petits makos, des petits requins tigres.

Parfois ils peuvent aussi attaquer des requins de grande taille. C’est arrivé, quelques fois, qu’ils aient attaqués des grands requins blancs. Mais en parlant de ça, il faut donner des nombres, pour comprendre si c’est vraiment un problème pour les grands requins blancs ou pas. Je te dis que ce n’est pas un problème, c’est un problème qui a été construit par les médias. Car il y a seulement 2 cas recensés d’orques qui ont tué des grands requins blancs en Californie, 1 cas en Australie… Et ça pendant toute l’histoire de l’observation de ces animaux… Il y a des cas observés en Afrique du Sud, probablement plus de 5 cas, tu comprends que c’est étrange. 1 cas par là-bas, 2 autres cas par là-bas, dans toute l’histoire de l’humanité, et soudainement, en Afrique du Sud, 5 cas en l’espace de plus ou moins 3 années. Pour quelle raison ? Tu découvres que les requins qui ont été tués en Afrique du Sud ont été tué par 2 orques seulement. Les orques en Afrique du Sud ne chassent pas les requins. Normalement ils chassent les dauphins. Nous avons vu plusieurs fois les orques entrer dans la False Bay pour chasser les dauphins. Les requins blancs s’en fichent totalement, ils continuent leur truc au même endroit le même jour, ils continuent de chasser les otaries, ils restent là. Ce qui s’est passé, c’est que du jour au lendemain, ces deux orques ont commencé à chasser des requins. Des requins blancs, et d’autres espèces de requins… Pour quelle raison ? On a observé que sur le corps de ces orques, il semble y avoir des blessures, comme si quelqu’un avait tiré sur ces orques avec un fusil, un pistolet. Pour quelle raison ? Bien sûr les orques, parfois vont voler les poissons des pêcheurs qui vont pêcher avec les palangriers. Il y a des orques qui apprennent à faire ça, voler les poissons des palangriers. Bien sûr, ça se passe très au large. Il y a des pêcheurs qui ont des fusils, des pistolets sur le bateau, et ils vont tirer, sur les otaries, sur les orques, sur les dauphins. C’est illégal. Mais personne ne voit. Alors ce que je pense, c’est que ces deux orques qui semblent être responsables d’avoir tués ces requins blancs, car personne ne les a jamais vu tuer des requins blancs, mais sur la base des morsures ça semble vrai. Mais il n’y a pas de preuve formelle. Mais je pense que c’est ça, car j’ai vu ces 2 orques chasser d’autres espèces de requins, et les morsures sont similaires. Mais en tout cas, ce que je pense, c’est qu’à partir du moment où ces orques ont été blessés par les êtres humains, ils ne pouvaient plus bouger normalement. Ces deux orques, en effet, ont la nageoire dorsale très courbée, et c’est ce qui se passe souvent chez les individus qui ne peuvent plus nager correctement, comme les orques en captivité, ou les vieux orques dans la nature. Alors mon hypothèse, c’est que ces deux orques ont commencé à chasser les requins car ils n’étaient plus capables de chasser les dauphins qui sont trop agiles pour les orques qui ont ce problème de nage. Ça a commencé comme ça. Dans tous les cas, est-ce un problème, que 2 orques aient tués quelques requins blancs ? Pas du tout. Mais dans l’hypothèse où cela a été causé par les êtres humains, c’est mal, car c’est une intervention de plus, parmi les milliers d’intervention que l’être humain a sur la chaîne alimentaire. Dans l’autre cas, ce n’est pas un problème. D’autres fois, nous observons que les requins vont quitter la région lorsque ces deux orques arrivent. C’est bien, ils sont intelligents, ils s’adaptent, ils ne se laissent pas manger, car en plus les orques sont deux, ils sont deux mâles adultes. La taille moyenne des requins blancs c’est 3 mètres et demi, la taille moyenne des orques c’est entre 5 et 6 mètres. Tu comprends, c’est le double. En plus l’orque, c’est un mammifère, son squelette est lourd, il est puissant. Le requin c’est un poisson cartilagineux, très léger, délicat. Mais tu comprends que ce n’est pas 2 orques qui vont détruire la population locale de grands blancs. La vérité c’est que ce sont les êtres humains qui sont responsables, mais on essaie de rejeter la faute sur les orques. Mais le nombre de requins blancs diminue d’années en années, et si on ne fait rien de concret, la situation ne va pas s’améliorer.

A part ça, le requin blanc n’a pas d’autres prédateurs, l’orque c’est le seul. Mais comme je le dis, il y a très peu de cas. En général, les très grandes créatures ont du respect les unes pour les autres. Pour quelles raisons prendre des risques en s’attaquant mutuellement si je peux tuer des requins plus petits qui sont plus faciles à tuer.

Kristel : Est-ce que le grand requin blanc est agressif envers l’homme ?

Alessandro : Non. Mais bien sûr, nous allons analyser les choses d’un point de vue, comment dire, synthétique… il faut aussi avoir des données. Les chiffres montrent qu’il y a en effet des attaques sur les êtres humains, mais les attaques des plus de 500 espèces de requins dans le monde sont très très rares sur les êtres humains. Il y a seulement une dizaine de personnes qui se font tuer chaque année par des requins, et seulement une centaine qui se font attaquer. Donc on voit déjà que les attaques mortelles, c’est seulement 10% de toutes les attaques. Mais en plus, si on prend seulement le grand blanc, les attaques sont très très rares. Mais il faut être clair, dans tous les cas, c’est l’espèce la plus dangereuse, les données disent ça. Aussi car, tu vois d’autres espèces qui sont dangereuses, comme le requin bouledogue ou le requin tigre, ce sont des espèces qui aiment les eaux chaudes. Donc quand tu nages dans des eaux tempérées, bien sûr, tu ne trouves pas de requins bouledogue ou tigre en Méditerranée. Il y a 4 cas de requins tigres enregistrés en Méditerranée, 0 requins bouledogue en Méditerranée. Mais il y avait pleins de grands requins blancs, il y a un siècle en Méditerranée, car ils aiment les eaux tempérées, ils sont partout mais il aiment particulièrement les eaux tempérées et les eaux tempérées froides. Alors bien sûr tu ne peux pas être logiquement attaqué par un requin tigre en Méditerranée, l’une des deux espèces les plus dangereuses avec le grand blanc. Mais bien sûr tu peux être attaqué par un grand blanc. Mais c’est très très très rare, car normalement le grand blanc ne s’intéresse pas aux êtres humains. S’ils venaient près des bateaux, pour quelle raison nous utiliserions des chums, des appâts. Il s’en fiche des êtres humains, il n’a aucun intérêt à s’approcher des êtres humains.

Puis il y a des cas très très rares où le grand blanc va mordre une personne, puis des cas, très très très très rares où il va manger la personne. Mais ça ce n’est pas normal. Car la plupart du temps, lorsqu’un requin va mordre une personne, il ne va pas la manger. Pour quelle raison le requin blanc peut attaquer ? Mes études, et les études des autres chercheurs américains comme par exemple Ralph Collier en Californie, nous disent clairement que le requin blanc va attaquer les personnes car il est très curieux. La plupart des morsures sont des morsures d’exploration. Il n’a pas l’intention de tuer, il va simplement explorer. Mais bien sûr, un requin grand comme ça, ses dents peuvent faire des dommages. Mais nous voyons clairement que la majorité des gens va survivre aux attaques.

Il y a d’autres fois, l’idée c’est qu’il va faire ce que nous appelons « targeting practice », il va faire une sorte de jeu qui lui sert à améliorer ses tactiques de prédation. Un petit peu comme le chat fait à la maison quand nous allons lui montrer une main qui bouge, ou une petite souris… Il va attaquer ces objets-là. C’est la même chose que le grand blanc fait dans la nature, normalement avec les loutres, avec les manchots quelques fois, et ça arrive parfois avec les surfeurs. Mais ce n’est pas une chose commune.

Ici à False Bay, où je vis et travaille maintenant en Afrique du Sud, c’est un endroit où il y a toujours pleins de surfeurs, à tous les moments de l’année, même pendant la saison froide. Mais une chose intéressante, c’est que les surfeurs sont plus nombreux au printemps et en été, à l’endroit exact où il y a le plus de requins blancs pendant cette saison. Car quand les requins blancs ne sont pas en train de chasser les otaries près des seals islands, ils sont près de la côte, exactement au même endroit que les surfeurs. Alors si les requins blancs s’intéressaient aux êtres humains, il y aurait des milliers d’attaques par année, seulement dans cette baie. A l’époque où les requins étaient très nombreux, la moyenne d’attaques, c’était 1 cas! Des centaines de surfeurs qui rentrent dans l’eau, tous les jours de l’année au même endroit où les requins blancs nagent très près de la côte et seulement 1 attaque par année. Et ça quand il y avait beaucoup de requins blancs. Maintenant ça fait plusieurs années qu’il n’y a plus d’attaques, car bien sûr il y a très très peu de requins.

Kristel : Est-ce qu’il y aurait quelque chose que vous voudriez ajouter pour terminer la conversation ?

Alessandro : Oui, c’est très important que les gens aient connaissance des problèmes de conservation des requins car bien sûr, comme nous l’avons dit, chacun peut faire sa part. Des choses très très simples, comme nous avons dit, il est important de bien choisir son opérateur lorsque vous voulez plonger avec les requins. Pensez toujours aux choses que nous avons dites. Il y a des opérateurs qui semblent très bons, ils ont un super bateau, ils semblent très professionnels, mais si vous voyez qu’ils ont eu un ou plusieurs accidents pendant lesquels le requin a été blessé, vous choisissez un autre opérateur. Bien sûr vous pourrez trouver d’autres personnes qui eux assureront la sécurité des requins et des plongeurs.

Une autre chose encore très importante… Il est important que vous parliez car vous voyez comment les médias décrivent encore les requins comme des mangeurs d’hommes, des killers… Les requins dans le monde, toutes espèces comprises, vont tuer environ 10 personnes par année. Alors que les êtres humains tuent environ 100 millions de requins par année. Ca comprend tous les requins : ceux que l’on chassent pour leurs ailerons pour la soupe dans les pays asiatiques, les requins que l’on tue pour manger leur chair, ou tous les requins qui sont tués en très grands nombres par erreur comme nous l’avons dit. Il faut parler de ça. Les gens doivent connaître ça. L’assassin c’est pas le requin mais l’être humain. Vous pouvez aussi faire d’autres choses comme arrêter de manger du thon, car un nombre incroyable de requins sont tués pendant la pêche au thon et à l’espadon. Bien sûr, le mieux c’est d’arrêter totalement de manger du poisson, jusqu’à ce que les gouvernements prennent des décisions sérieuses pour changer la situation.

Mais vous voyez, le nombre de gens sur Terre continue constamment d’augmenter, et ça fait partie du problème. Nous sommes en train de manger toutes les ressources naturelles de la planète. Quand j’étais petit, il y a 40 ans, nous étions 2 fois moins nombreux sur Terre par rapport à aujourd’hui. Le nombre d’êtres humains a doublé dans les 40 dernières années. La situation est donc totalement différente. Il y a 30 ans, les experts des requins disaient : « Il faut manger plus de requins car ils sont une bonne source de chair » Maintenant, personne ne va dire ça.  Mais bien sûr, on tue plus de requins, car les autres stocks de poissons ont été épuisés. Donc les pêcheurs pêchent ce qu’ils peuvent. Beaucoup plus d’espèces, des spécimens différents, avec des mailles et des hameçons plus grands… tout ça pour tuer plus de poissons car il y a plus de monde à nourrir. Vous voyez, c’est un problème sans solution si nous ne trouvons pas un moyen d’arrêter la croissance démographique mondiale. Mais on peut lutter de la manière dont on a dit.

Merci beaucoup de l’occasion que tu m’as donné de pouvoir parler de toutes ces choses importantes, des requins et de l’environnement en général.

Kristel : Merci beaucoup à vous Alessandro.

Alessandro : Un très grand plaisir.

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